Zique : Et l’on n’y peut rien (Jean-Jacques Goldman), The Game (Levellers), Every Breath You Take (The Police)
— Bon ben tu peux me lâcher la main, maintenant !
Connor s’exécuta nonchalamment, et continua sa route à ses côtés.
— Ils sont partis, là, insista-t-elle pour la forme. Ça t’ennuierait de garder tes petites démonstrations de possession pour quand on est en public ?
— Ouais, se contenta-t-il de répondre, s’arrêtant et humant l’air.
Dawn fit halte elle aussi et le scruta.
— Ouais quoi ?
— Ouais Madame, répliqua-t-il d’un air distrait.
Du coin de l’œil, il la vit mettre ses mains sur ses hanches.
— Ouais : ça t’ennuierait ou ouais : tu gardes pour en public ?
Il continua à fixer un point en l’air mais ne parvint pas à contenir un rictus malicieux.
— T’es marrante quand tu flippes.
— Oui bah tu continues à patrouiller en me tenant la main alors que Xander et Faith ne sont plus en vue depuis 500 mètres. Excuse-moi mais j’ai de quoi flipper.
Connor plissa les yeux, pensif.
— Hein ? C’est vrai. Mais t’sais, des fois quand je suis seul avec lui, je tiens aussi la pa-patte de Sir Leo McGinger.
La vision du tableau la radoucit au point de lui extirper un sourire.
— Moi aussi. Oh, et comment il ronronne sa race quand tu le bascules sur le dos et que tu lui caresses le ventre !
— C’est bien ce que je dis : si fallait être amoureux à chaque fois qu’on bascule quelqu’un pour lui caresser des trucs… Angel nous a envoyés patrouiller à la réserve naturelle pour quoi, déjà ?
— Parce que c’est d’ici que vient la loutre RO-103-683. C’est toi-même qui as piraté les archives du FWS pour identifier sa puce, ballot.
Il leva des sourcils agacés.
— Pour, espace, quoi.
— Ah. Pour remplir son super Formulaire d’Observations d’Indices sur un Lieu Potentiellement en Rapport avec le Crime, voyons.
Elle sortit un papier plié en quatre de sa poche arrière.
— Question 1 : Vous trouvez-vous en présence d’indices ? Question 1a : Si oui, lesquels ? Option 1b : Si non, rentrez à l’Hyperion ou téléphonez à un ami pour d’autres options. Question 2 : Les indices repérés sont-ils des indices ou des êtres vivants ? Question 2a : Si ce sont des indices, sont-ils (a) statiques, (b) prélevables, (c) subjectifs ? Question 2b : Si ce sont des êtres vivants, sont-ils (a) des humains, (b) des animaux , (c) des démons, (d) des hybrides, (e) aucun/l’ensemble des quatre ? Question 3 : Décrivez les circonstances de votre découverte d’indices (~150 mots). Question 4 : Les êtres vivants mentionnés ci-dessus sont-ils à votre poursuite ? Option 4a : Si non, continuez. Option 4b : Si oui : Option 4b’ : fuyez, Option 4b’’ : battez-vous. Question 5 : Dans le cas d’indices de type 2a(b), le prélèvement est il recommandé ? Option 5a : Si oui…
Dawn releva lentement la tête, effarée.
— C’est trois pages de ça.
Connor haussa les épaules.
— Et pourquoi il le fait pas lui-même, on se le demande.
De l’index, elle lui indiqua un soleil flamboyant sans en dire plus.
— Je sais, mais s’il y avait quelque chose de pas net ici, il l’aurait repéré lui-même. Je doute que des indices soient miraculeusement apparus pendant la nuit. Ça pousse pas, les indices.
— Sauf dans le cas d’un démon fongique ou -- Comment ça, repéré lui-même ?
— La nuit dernière quand il est venu patrouiller ici, clarifia-t-il.
— Hein ? Mais il est pas venu patrouiller ici. Sinon il nous aurait pas envoyés nous aussi quelques heures plus tard. Il aurait pu relever lui-même ce qu’il y avait à relever.
— Clair, il abuse là, nous faire repasser derrière lui… Y a perfectionnisme et y a perfectionnisme.
— Mais il est pas venu avant nous, Connor ! Il nous l’aurait dit !
— Si. Il est venu la nuit dernière parce qu’il a plu hier aprèm.
Elle tenta de déchiffrer son visage.
— Et… il enquête sur les phénomènes paranormaux de pluie trop mouillée ?
Connor s’accroupit sur la berge de la rivière, fasciné par l’eau.
— Non, mais il n’a plus plu après l’aprèm. Si ç’avait été le cas je ne pourrais pas te dire qu’Angel est passé ici, or je peux, donc il est passé dans la nuit.
— Aaaah. Ouais, maintenant que tu le dis, ça explique tout… ironisa-t-elle.
— Bah tu réfléchis, et tu me fais signe quand t’as tilté, parce que moi je vais pas te faire un cours de biochimie.
Il sortit une fiole de sa poche et entreprit de la remplir d’eau de rivière.
— Je le connais, il pense sûrement qu’il a loupé un truc, que trois paires d’yeux valent mieux qu’une.
Elle épousseta de la main un peu de sable d’une roche, qu’elle recueillit sur le formulaire. Le repliant sur sa récolte, elle rangea le récipient et son contenu dans sa poche de jean.
— Ça explique toujours pas ce qu’Angel est venu faire ici. Avant même qu’on signe ce contrat. Et alors que notre témoin n°1 était encore en vie…
Ce fut son tour de la questionner du regard.
— Ça on sait pas. Willow a dit que sans l’estomac elle ne pouvait pas se prononcer sur l’heure du décès.
— Elle a dit : « il y a moins de 24 heures ».
— Et ça fait moins de 24 heures qu’Angel est venu sur le lieu de résidence de la victime.
Il ne put s’empêcher de sourire, s’entendant ainsi qualifier la loutre.
— Si tu veux mon avis, il avait entendu dire que c’était un coin à démons ici, et il est passé faire du ménage. Moi ça me choque pas plus que ça qu’un animal qui vient d’un coin fréquenté par des démons se retrouve à un moment éviscéré.
Il souleva une pierre et, non sans une grimace dégoûtée, délogea un ver de terre hyperactif pour le lâcher dans une deuxième fiole.
Dawn s’assit à côté de lui, regardant la rivière couler devant eux. Elle soupira.
— On va pas pouvoir faire ça toute notre vie…
— Chasser le ver de terre ? taquina-t-il.
— Ouais. Parce qu’il revient au galop.
Il baissa la tête, la secouant de contrariété.
— C’était ton idée, la miss. Moi j’étais pas d’accord, je te rappelle.
— Ben justement. C’est mon idée, j’en détiens la propriété intellectuelle, et je décide, après deux mois d’essai sous conditions contrôlées, qu’elle n’est pas bonne. Je la retire du marché. Je la mets au rebus. J’en change.
— Ah non, trop tard ! Maintenant je suis d’accord. Pas d’accord, là !
— Mais ça rime à rien, Connor !
— Si, ça rime. Ça rime à pas se faire tuer, toi par Willow, moi par Angel.
Elle expira bruyamment.
— Mais non. Willow elle a bien d’autres soucis en ce moment que de péter un câble parce que sa meilleure copine et soutien moral et vital de tous les temps l’a laissée tomber comme un vieux déchet et reste injoignable au moment où elle a le plus besoin d’elle.
Elle fronça les sourcils, doutant de sa certitude.
Il arqua les siens, sûr de son doute.
— Et ce, par notre faute à tous les deux.
— Certes. Mais Willow c’est pas le genre rancunier… s’interrompit-elle, la vision d’un homme écorché vif faisant irruption dans son imagination.
— Eh bah Angel ça l’est. Je te le dis tout de suite. Il tolère d’avoir perdu les membres les plus précieux de son équipe uniquement parce qu’il estime que la passion vaut parfois ce genre de dommage collatéral. C’est son côté fleur bleue fanatique. S’il apprend qu’il y a jamais eu de passion, qu’il a perdu Gunn et Buffy à cause d’une passade de gamins qui se sont même pas investis…
— On a essayé, Connor. Y avait pas, y avait pas.
— Je sais, je dis pas. Mais avoue que ça valait trop pas le coup ! Eh ben c’est ce que tout le monde va se dire. J’ai pas le courage, là, Dawnie.
— Et moi j’ai pas le courage de simuler. C’est trop de boulot.
— Nan, c’est moins pire que… Attends, sérieux, déconne pas avec ça ! Je sais pas toi mais moi j’ai des antécédents ! J’ai juré à mon père que ça n’avait rien à voir avec mon passé de piqueur de nanas, et que là si je sacrifiais notre amitié avec Gunn c’est parce que j’avais trouvé la femme de ma vie, pas moins ! Il va même pas me rire au nez, le gars. Je lui ai perdu un pote, son plus ancien à LA, et un putain de tueur de démons. Pour rien ! C’est pas franchement son style d’humour. Y a trahison, là. Et va y avoir reniage !
Elle secoua la tête.
— Et tu proposes quoi ?
Il jeta un caillou dans l’eau.
— On continue. C’est l’amour fou. Jusqu’à ce qu’on récupère Gunn et Buff, et là, une embrouille et on casse. Ça passera totalement inaperçu. Tout le monde s’en foutra de notre vie.
Dawn le fixa.
— T’es complètement pas bien, hein ? On va se rétamer, Connor ! D’abord, on sait pas si on va récupérer Gunn et Buff un jour ! Ensuite… OK, Spike.
— Quoi, Spike ?
— Il voit tout ce malade. C’est pas un vampire c’est une… s’arrêta-t-elle, cherchant ses mots. Une bestiole ! Qui voit super bien. Pas une taupe, l’autre ? Le contraire ? C’est une anti-taupe !
— Ah ouais, mais comme tous les vrais romantiques, il est aveuglé par l’amour. Que ce soit le sien ou pas n’a aucune importance. Il adore notre couple, ma chérie. Son p’tit bout et son minot ensemble, ça le fait bien kiffer. Et c’est pas le seul. Faith dit rien, parce que c’est Faith, mais elle tripe que le bonheur existe. Giles pareil. Si tant est que Giles puisse triper. Tu veux les désillusionner ? Moi je t’aurai prévenue, tu auras leur déprime sur la conscience.
Elle haussa les épaules, et arracha quelques tiges de hautes herbes qu’elle se mit à tresser pour se donner une contenance. Après une ou deux minutes, elle rompit le silence.
— Connor ? Il sent quoi ?
— Hein ? commença-t-il, feignant l’incompréhension, puis se ravisa. Qu’est ce que j’en sais, moi ? Comment tu décris une odeur ?
— Bah, c’est possible. Je sais pas, c’est son after-shave ? C’est son sang, tu reconnais l’odeur de son sang ?
— Ouais. C’est son after-shave. Il est assez fort, et mon odorat aussi et donc voilà, je le repère, même des heures plus tard. Sauf quand il pleut. La pluie doit se mélanger aux particules d’odeur ou un truc.
Elle sourit.
— Menteur.
Il avoua par un éclat de rire.
— Je sais pas, Dawn, je sais pas expliquer une odeur !
— Mais si ! Tu sais bien à quoi ça ressemble ! Allez, dis-moi ! Ça sent quoi ? Le musc ? Le cramé ? L’essence ? L’herbe coupée ? ajouta-t-elle, moqueuse.
— Je sais pas ! Je sais pas, ça sent…
Il réfléchit, tentant de mettre le doigt sur l’odeur la plus proche.
— Le jambon ? La colle ? Les égouts ? Le dissolvant pour vernis à ongles ? Le renfermé ? Le shampoing à la pomme ? La tarte aux --
— Le calme ! identifia-t-il, cédant au harcèlement.
— Le calme ? interrogea-t-elle. Ton père sent le calme ?
— Mmh.
Dawn observa son visage, qu’il détournait, comme gêné.
— Son odeur t’apaise…
— J’en sais rien, t’as vraiment des questions débiles des fois.
Ils regardèrent droit devant eux en silence, scrutant l’autre berge, chacun perdu dans ses pensées.
Dawn balaya de la main les graines de sa tresse de graminées, tombées sur ses cuisses.
— Si tu penses que c’est le mieux… On peut faire durer encore un peu… Combien de temps ?
— Pas longtemps. Jusqu’à ce qu’on récupère Gunn et --
Il s’approcha et l’embrassa à pleine bouche, l’entraînant dans un long baiser de cinéma. Il promena ses lèvres le long de sa jolie joue chaude, jusqu’à son oreille parfaite.
— Comment j’ai fait pour vivre sans toi toutes ces années ? Tu m’expliques ?
— Y a des mystères, mon amour. Mais on s’en fout de ce passé glauque, c’est l’avenir qui compte. Et moi, le mien, je le passe dans tes bras et pas ailleurs, prévint-elle, se blottissant contre lui.
Toujours assis sur la berge, il se tourna de trois quarts, s’apprêtant à se lever.
— On devrait peut-être bosser un peu, bébé ?
— Tout à l’heure… réclama-t-elle dans un soupir de bien-être en s’allongeant, la tête reposée sur les genoux de son Connor.
D’en bas, elle le contempla tendrement, se noyant dans ses yeux bleus. Là, tous petits reflets grandissants, avançaient Faith et Xander.
Il perdait. Trois mois d’entraînement intensif, levé à l’aube – ouais, à midi, pareil – pour perfectionner son attaque, des heures de yoga quotidien devant la télé pour acquérir la concentration nécessaire, et au bout du compte, un match de championnat comme celui-ci, le tournant de sa carrière depuis qu’il aspirait à passer pro… Et il était en train de se faire ratatiner royalement. Par un crétin, en plus.
— Eh non. Tu lâches l’affaire ?
— Genre.
Jamais de la vie. C’était pas encore fini. Il pouvait se refaire.
— 50.
— Yeux ?
— Ouais. Nan ! Attends. Pupilles. 50 pupilles. C’est pas pareil.
— Non. 34 pour moi. T’es mort, Spike.
— Dans tes rêves, grand-père.
Il braqua des yeux menaçants sur lui. C’était ça. Qu’il fasse le malin avec son Filofax sur son tabouret de comptoir de réception. La putain de reine Victoria sur son putain de trône. Genre « je me la tape multitâche, moi, le grand vizir, je peux gribouiller mes conneries ET exploser Spike au schmilblick. » Il se la péterait moins quand faudrait cracher la mise, aussi.
— OK. Ça a une tête.
Son adversaire leva le nez de son agenda, lui accordant à nouveau toute son attention.
— Prends ça dans ta p’tite gueule d’ange. Et fais péter une canette pendant que t’es assis.
— 34 à 22. Une canette ?
— Troisième tiroir du bureau.
Angel se leva en soupirant et traîna les pieds jusqu’au bureau derrière lui. Il laissa échapper un « whoa » en constatant le contenu à ras bord.
Spike attrapa la canette qu’il lui lançait et s’avachit encore plus dans le canapé rouge, dégoupillant.
— Eum, sers-toi, hein, s’entendit-il offrir alors qu’Angel reluquait toujours le tiroir d’un air hébété.
Contre toute attente, en cette après-midi et pendant le service, son boss le prit au mot et plongea la main dans la réserve de bière.
— Pas une Budweiser, prends une pas chère.
Angel fit une tête à la fois vexée et peu surprise.
— Je suis pas assez bien pour que tu gaspilles une bière de marque, c’est ça ?
— Non. Enfin, si, mais c’est pas pour ça. Les Buds c’est à Faith.
Pendant que son patron et néanmoins abruti se re-perchait sur son tabouret après avoir sauvé l’hôtel du délabrement en glissant un dessous-de-verre entre sa canette et le comptoir, Spike réfléchissait. Ça avait une tête. Et lui, donc, une belle jambe. Parce que c’était d’ordre démoniaque, et que les démons sans tête ça court pas les rues. Ou alors en zigzag et en se cognant partout… mais il digressait. Ça avait une tête, c’était assez grand, ça n’était ni rose ni vert ni jaune ni violet ni rouge. Ça n’était pas gluant. Ça volait, or ça n’avait pas de poils, ni de plumes. On était plutôt dans le dragonat ou apparenté.
— Un dragon ?
Angel eut un sursaut d’incrédulité.
— T’es déjà beurré ?
Spike balança sa tête en arrière, affligé par sa propre bévue.
— Qu’est-ce qui te prend de miser 100 alors qu’il reste 20 minutes ? On dirait un débutant. 134 à 22, donc. Merci, vieux, nargua-t-il en lui portant un toast de loin avec sa bière Costco.
Putain de bordel de pute ! 134. Il arriverait jamais à remonter, là, c’était foutu. Ou alors en la jouant très très très prudent. Ou très très très risqué. Retenter une espèce pour 100 boules direct… Il se mordit la lèvre inférieure. Ouais mais s’il se plantait, 234 à 22, c’était même pas la peine, et là, 234, qu’il doublerait pour abandon, 468 – mazette. 468 dollars plus sa fierté, ça faisait cher l’aprèm ensoleillée. Il eut un infime secouement de tête. Mmh, prudent, plutôt. Patient. Il l’aurait à l’usure. Une centaine de questions garanties et c’était reparti.
— Ça a des pattes.
Tout à son griffonnement sur agenda, Angel soupira.
— Non.
— Hein ?!
— Pas de pattes. 135-22.
— OK, je quitte.
Il leva lentement la tête et observa Spike. Il fit un petit sourire victorieux.
— Enfin ! C’est bien, ça prouve que t’es intelligent. C’est dur mais faut savoir ramper devant son maître. Comme au bon vieux temps, hein ?
— Pignouf, va.
Spike sortit son portefeuille et en parcourut l’intérieur.
— Un chèque, ça te va ?
Non. Ça lui allait pas du tout.
— Avec ta solvabilité ? Je préfère encore que tu payes en chatons.
Il le vit réfléchir d’un air machiavélique.
— C’est de l’humour, Spike. À moins que tu veuilles encore que mon fils t’explique, évoqua-t-il, provoquant un rictus amusé sur le visage du flambeur. Du liquide. 270 dollars sonnants et trébuchants, factura-t-il solennellement.
Le perdant acquiesça pacifiquement de la tête.
— J’ai pas ça sur moi, mais tu me prélèves à la source, no souci.
— Non, je t’ai déjà dit que c’est pas faisable, ça. Tu paries avec moi, là, pas avec Angel Investigations. C’est deux comptes différents, avec des liquidités différentes et des permissions différentes. Je peux pas me servir à ma guise dans la caisse ! Les virements sont automatiques : les clients payent au compte d’Angel Investigations, et les fonds ainsi acquis sont mensuellement transférés sur le compte de tous mes employés, selon les aptitudes, les responsabilités et l’expérience de chacun. Moi j’ai pas la possibilité de remanier les salaires. Sinon tu penses bien que ça ferait un bout de temps que tu toucherais pas un cachou.
Angel rebaissa la tête sur son agenda. L’avantage de ne plus avoir d’expert légal dans la Team, c’était qu’elle était désormais d’une naïveté rarement égalée. Bien sûr qu’il n’y avait pas la moindre intervention automatique dans le processus de paiement. Bien sûr qu’il pouvait se servir à sa guise dans la caisse et remanier les salaires. Bien sûr qu’il le faisait tous les mois, que c’était même la seule chose qui lui permettait de jouer, plusieurs fois par semaine, au schmilblick avec Spike, que sans une magouille de redistribution, de prendre un peu à l’un pour donner un peu à l’autre, de parfois même prendre un peu à Spike pour donner à Spike, il n’avait pas 34 dollars à risquer dans un jeu. Bien sûr que la crise touchait aussi les défenseurs des sans défense. Bien sûr qu’il n’y aurait pas de prime de fin d’année. Bien sûr que la Camaro n’avait pas été volée, enfin, si on considérait le prix auquel elle était partie sur eBay autre chose que du vol. Bien sûr qu’il avait l’air tracassé en ce moment.
— Bah j’ai pas 270 dollars sur moi, qu’est-ce que tu veux que je fasse, que je te les tricote ?
Ah mais c’était la solution la plus réaliste qu’il avait envisagée depuis des semaines, ça. Enfin. Pour l’heure, ce qui importait ce n’était pas que Spike paye.
— Tu te débrouilles, moi tout ce qui m’importe c’est que tu payes. Y a un distributeur automatique à deux rues d’ici, tu sais ce qui te reste à faire.
Spike regarda par la porte-fenêtre.
— T’as vu le temps ? Je vais me faire torcher… s’interrompit-il, perplexe. Euh, du mot « torche ». Flambeau humain, quoi.
Angel le menaça du regard.
— C’est pas mon problème ! Tu raques, et tout de suite, sinon tu sais ce qui va t’arriver !
Serrant les dents à l’idée, Spike s’empara d’un plaid sur le dossier du canapé.
— C’est bon, je vais chercher ta thune. Laisse-moi me préparer, OK ? Hein ? Je me prépare psychologiquement à affronter le feu. J’essaye pas de t’entourlouper, Angel. OK ? J’y vais. Lentement, mais tu auras ton blé. D’accord ? Voilà, tu vois ? Je suis parti, l’amadoua-t-il en passant nerveusement le plaid sur ses épaules. Alors tu restes tranquillement où tu es. Voilà, c’est bien, on est cool tous les deux. Pas besoin de sortir ton Best Of de Barry Manilow.
Toujours assis, il considéra en soupirant le porche ensoleillé.
— Bon, c’est bon ! flancha Angel. Tu me fais pitié avec tes yeux de bébé phoque inflammable ! T’as qu’à faire un gommage si t’es vraiment coincé !
Spike plissa les yeux.
— Un gommage ?
— Mais oui. Quand la prochaine question remet le score à zéro. T’as jamais fait ça ?
— Non, qu’est-ce que c’est que ce délire ? On peut remettre à zéro ? Tu m’as jamais parlé de ça !
— Mais si, marmonna-t-il en se re-penchant sur le comptoir.
Il écrivit un moment et releva la tête.
— Ça te dit rien ? Pourtant c’est une règle de base -- Ah oui ! Je sais pourquoi ! Parce que je t’ai appris avec la variante de Los Angeles. Elle est plus facile pour débuter. Mais bon, depuis le temps qu’on joue, je pensais qu’on suivait les règles de Vegas maintenant. Enfin c’est comme tu veux, on peut continuer à la LA…
— Nan, je m’en balance de quelle variante. C’est quoi ton binz de gommage, c’est ça que je me demande. Parce que si on peut remettre le score à zéro je vois pas trop pourquoi je ferais pas ça à chaque fois que je suis en train de me faire étaler.
— Bah parce que.
Il avala une gorgée de bière.
— C’est pas aussi simple que ça. Déjà, on peut avoir un seul gommage par partie. Ensuite, si un joueur veut faire un gommage, il faut qu’il l’achète et que tous les autres joueurs soient d’accord pour lui vendre. Et enfin, le joueur gommant n’a qu’une seule tentative d’achat. Donc si tu me dis : « j’achète un gommage pour tant » et que je suis pas intéressé, c’est fichu, tu peux pas surenchérir et y a pas gommage. Et là, tu te fais carboniser en allant au distributeur automatique.
— OK, bah vas-y, je tente l’achat de gommage. Comment je fais ?
— Tu mises.
Il le regarda droit dans les yeux.
— Sur ma mise.
Spike eut un sourire en coin, comprenant mieux l’enjeu.
— Je vois… Et si tu gagnes tu récupères ta mise, la mienne, et ma thune.
— T’as tout capté. Alors je te conseille de bien choisir ta mise, parce qu’il faut à la fois que ça m’intéresse et que tu sois prêt à la perdre. Et pour que ça m’intéresse, il faut, en gros, que tu ne sois absolument pas prêt à la perdre.
Comme Spike prenait son temps, Angel décida de lui mettre un peu la pression :
— Et non monnayable, bien sûr. Je te rappelle que ma mise est de une semaine de congé sans solde, la suite de Xander, les pleins pouvoirs sur la télécommande de la télé commune, et mon silence sur ce maréchal ferrant que tu avais pris pour une Tueuse. Alors fais un effort pour que ta mise soit de la même envergure, ne va pas m’insulter.
Spike passa minutieusement en revue ses possessions de valeur.
— Bon, j’ai trouvé. Voilà mon offre. Mon respect.
Angel fut médusé.
— Ton respect ? Tu m’offres ton respect ?
— Pour la durée entière de demain. Si tu gagnes !
— Tu m’offres ton respect pendant un jour ? continua-t-il d’halluciner.
— Ah je suis comme ça, moi. Tu prends ?
De toute façon, oui, il prenait. Franchement, il s’attendait à son imper en cuir, alors… Mais c’est que c’était pas si tordu que ça…
— Détaille, un peu ?
— Demain, je t’aime bien. Je participe à tes conneries, j’écoute ce que tu racontes, je fais confiance à tes décisions… Je discute pas tes ordres, je me fous pas de ta gueule, je suis publiquement d’accord avec toi, j’affiche même un semblant de trace de soupçon d’admiration pour toi, allez, soyons fou.
Ça prenait une tournure débilement intéressante cette partie.
— Pas d’insultes ?
— Aucune, tête de pine.
— Je prends. Tu as ton gommage. 0-0, et la partie continue.
Spike finit sa canette d’un trait.
— Ça parle dans une langue démoniaque.
Il se remit à son agenda.
— Non. 1-0 pour moi.
Ridicule. Tout ça pour ça, ils avaient perdu au moins 10 minutes, là ! Spike assurait pas un clou aujourd’hui. Est-ce que c’était vraiment la bonne méthode ? Oui, pourtant, oui. Ça marchait dans cette série télé à la noix, et ça marchait ici. Six enquêtes, ils avaient résolu depuis qu’il avait mis en place ce système, donc ça marchait. Peut-être que House aussi il avait des jours où ses assistants assuraient pas un clou et où il galérait pour diagnostiquer. Mais en règle générale, vous preniez un leader avec un mystère sur les bras, vous lui balanciez un brainstorming carabiné, et il en ressortait toujours un début de piste. Et là où House avait vraiment été une inspiration, c’était qu’il avait inventé une génération nouvelle, mutante, surpuissante de brainstorming. On n’était pas dans le banal échange d’idées, là. On avait un leader, qui à cause de son expérience et sa motivation de taré, avait déjà lui-même la solution. Son équipe servait seulement à la faire remonter à la surface. Et pour ça, il avait sélectionné les équipiers les plus… en phase avec lui. C’était mathématique. 20 % de connaissance médicale. 80 % de télépathie.
— Bon, c’est pas rose, pas vert, pas rouge… Attends, ça a une couleur au moins ton truc ?
— C’est une question, ça ?
— Ouais.
— Alors oui. 1-1. Pourquoi, tu penses à une substance immatérielle ? Je t’ai dit que ça avait une tête.
— Mmh-mmh. Moi aussi.
— Ouais, tout est relatif.
— Moi aussi j’avais une tête quand j’étais un fantôme, pedzouille.
Angel le regarda.
— Et t’avais aussi une couleur.
— Ouais mais y a plusieurs races de fantômes, du con.
Ah ben voilà ! Quand il voulait bien faire un effort ! Là au moins on allait quelque part. Il fallait juste qu’il élabore un peu.
— Bah vas-y, mise sur fantôme.
— Bien sûr, je vais miser 100 à moins 8 minutes. Y a pas marqué « pigeon deux fois de suite » là-haut. Ça maîtrise la télékinésie.
— Euuum, attends que je réfléchisse…
Il écrivit dans son agenda : « Fantôme. Bon niveau de télékinésie. »
— Pas à ce que je sache. 2-1.
— Oui ou non ? « Pas à ce que je sache » c’est limite induction en erreur. Tu me dois 10 points de pénalité, là, non ?
Angel fronça les sourcils.
— 2 à 11, grommela-t-il.
Spike étira ses bras derrière sa tête, et balança ses pieds sur la table basse, relax.
— Héhéhé. Dans ta tronche, pépère.
— Ouais ben dépêche-toi de poser des questions parce que je vais te taxer pour abandon, ça va pas traîner.
Oui enfin, début de piste ou pas, y a des jours, fallait vraiment se le farcir le Spike. Mais vu qu’à l’époque ça n’avait pas marché avec les trois autres candidats, il avait bien fallu se rabattre sur son quatrième choix. Connor, malgré les pouvoirs quasi-miraculeux qu’il octroyait à la méthode du brainstorming, avait foiré en ne lançant que des idées « orientées » : philtre d’amour, déesse de la beauté venue conquérir le monde, nouvelle race de vampires amazones… Faith, il la voyait encore, s’était calée dans son fauteuil de bureau en annonçant : « je suis à toi mon chou, qu’est-ce que tu veux que je te brainstormise ? ». Ce qui avait un tantinet anéanti le but recherché. Quant à Giles, il avait confondu brainstorming et étalage de sa science, en dehors de lui fournir une version parlée du Pergamum Codex, ça n’avait pas fait avancer l’enquête d’un pouce. D’où l’idée masochiste de nommer Spike son brainstormeur officiel. Ensuite, petit détail pratique, il avait fallu trouver un moyen que ce glandeur de première fasse ce qu’on lui disait de faire. Et la seule façon que Spike fasse ce qu’on lui disait de faire, c’était s’il ne s’en rendait pas compte. C’est pour ça qu’il ne lui avait jamais parlé de sa théorie housienne sur le brainstorming télépathique, ç’avait été bien plus efficace de le défier à un jeu de schmilblick improvisé. Leur première partie, il y avait déjà trois mois, avait mené tout droit au démantèlement de ce réseau de narco-sang. Et depuis, pour la première fois de sa vie, chaque fois qu’ils étaient coincés tous les deux à l’hôtel pour cause de soleil, Spike justifiait son salaire.
Déjà, il y avait des fantômes invisibles – cf. Dennis, dont lui avait parlé Fred – et des fantômes visibles – cf. lui-même. Ensuite, il y avait des fantômes gentils – cf. Dennis – et des fantômes méchants – cf. lui-même. Après, y avait tout un sous-ordre de sous-classes, avec des fantômes visibles mais transparents, des de forme humaine, des de forme drapière, des de forme de génie de la lampe… Casper, par exemple. Casper, il avait une tête, il n’était pas gluant, il avait ni poils ni plumes, il volait, et il n’avait pas de jambes.
— C’est blanc.
— Blanc… Blanc comment ?
— Blanc-gris.
Il secoua la tête avec un petit rictus malicieux.
— T’es toujours sur ton idée de fantôme… Quelle tête de lard. Je t’ai dit que c’était assez grand !
— Et les fantômes c’est minus ? Non, c’est pas minus. OK, ils arrivent à se faufiler dans des recoins, mais c’est plus par manque de corporalité que par taille effective. Qu’est-ce que tu crois, que quand un fantôme pénètre dans un appart il passe par le trou de la serrure ? Non, petite tête, il passe par la porte. À travers, précisa-t-il.
Angel haussa les épaules en griffonnant : « Maison fermée à clé. Possibilité d’effraction par incorporalité. »
— Alors, t’accouches ? Oui ou non pour blanc-gris ?
— Blanc ou gris ? Tu crois que je te vois pas grappiller une question ?
— Blanc.
— Non.
— Gris.
— Oui.
— 3-12 pour moi. Sinon, tu y tiens pas trop à mon respect ?
— Hein ? Ton respect il est dans la mise. Tant que tu gagnes pas, c’est moi qui gagne, coco.
— Quoi ? Mais si je gagne par points ?
— Si tu gagnes par points, c’est comme d’habitude : tu gagnes les points. Tu les transformes en dollars gagnés. Mais c’est toujours moi qui gagne la partie. Et donc qui gagne la mise. Tout est comme d’habitude, résuma-t-il d’un air désinvolte. La différence c’est que cette fois, en plus d’avoir quelque chose à gagner, tu as quelque chose à perdre.
Spike le fusilla du regard.
— Tu me l’avais pas dit, ça, faux jeton.
— C’était évident. Je t’ai déjà dit : le schmilblick, c’est pas pour les petits joueurs. C’est un jeu où il faut prendre des risques, si tu joues en trouillard, tu perds à coup sûr. Tu peux sauver la face et te remplir un minimum les poches, mais tu ne gagnes pas. Toi tu crois que tu peux te mesurer à un pro comme moi, mais va falloir que tu aies un peu plus de coui--
— Je sais, je sais tout ça ! J’ai déjà gagné la mise deux fois, je sais comment ça marche ! J’avais pas percuté que ma mise pour gommage était à toi à moins que je découvre le schmilblick.
— Bah évidemment que si ! Sinon c’est trop facile, tu penses bien !
Il jeta un œil à son portable.
— Au fait, il te reste quatre minutes de jeu. Alors moi je serais toi, je zapperais le mode d’emploi.
Putain de règles à la con ! Quatre minutes, là, fallait commencer à deviner ! Ouais mais s’il perdait directement 150 boules, ça ferait mal. De toute façon c’était clairement un fantôme, ce nazos était peut-être un as du schmilblick mais il était nul au poker, et quand il s’agissait de bluffer, il faisait carrément pitié. Maintenant, la question, c’était quel type de fantôme.
— Ça veut du mal aux humains.
— Hello ! Démoniaque ! Continue à jouer en pétochard, moi ça m’arrange. T’sais ce qu’on dit sur les joueurs lâches, hein.
— Non, qu’est-ce qu’on dit ? défia Spike.
— Oh rien. Oublie. 3-13.
Il griffonna rapidement : « Sauvetage de disparus : 15 000 $ + Prime de nettoyage de nuisible : 5 000 $ = 20 000 $ »
Toujours le nez dans ses notes, il marmonna :
— Dégonflé au jeu, dégonflé au pieu…
Il le cherchait, quelque chose de même pas légal. Petit branleur, va. Un jour, faudrait qu’il tente le chantage à la « OK, je joue plus jamais ». Juste pour voir sa gueule. Parce qu’il voulait bien être pris pour un demeuré, mais peut-être pas toute l’éternité non plus. Pour le moment, ça l’arrangeait. Il participait à la recherche sur l’enquête tout en jouant et en plumant occasionnellement le patron : ça lui allait parfaitement. Et en plus de le plumer, il l’entubait, parce que ce débile croyait qu’il n’était pas au courant qu’il bossait, là. Ça lui permettait de bosser sous couvert d’être payé à rien foutre. Fallait pas plaisanter avec ça, il avait une réputation de glandeur à préserver, lui. Enfin en attendant, il devait gagner cette partie, et il avait 2 minutes pour le faire.
— C’est mort…
— Un peu, mais on sait jamais, si tu traces et que t’es malin…
— Nan, c’est ma question, trouduc : c’est mort.
Angel examina son adversaire.
— Tu veux dire : « c’est un mort-vivant » ?
— Non, je veux pas dire ça. Si je dis ça je mise 100 dollars sur une espèce, fumier, tu vas pas me louper. Je veux dire exactement ce que je dis : avant c’était en vie, maintenant c’est mort.
— Ah OK, pardon. Je pensais que t’avais enfin un peu de cran pour jouer comme un homme. Au temps pour moi. Oui, donc, c’est mort. 3 à 14.
Bon, ça se confirmait. Et ça se confirmait que ce pèquenaud ne savait pas bluffer. C’est comme ça qu’il avait compris dès sa deuxième partie de schmilblick qu’il se faisait exploiter. Angel avait été trahi par son petit air mal à l’aise, là, le même qu’il affichait maintenant, comme s’il cachait quelque chose. Relax Max. C’était de l’exploitation volontaire, pas de quoi alimenter la bonne vieille culpabilité. Surtout qu’il allait lui rafler un minimum de 14 dollars plus la mise.
— C’est une âme.
Angel continua de le regarder, perplexe.
— C’est ou ça a ?
— C’est. Entre autres.
— T’as déjà vu une âme ? C’est comme un CD vaporeux. C’est pas pareil qu’un fantôme.
— Je sais. Mais un fantôme c’est en partie constitué d’une âme. Un esprit, quoi.
— Alors est-ce que ta question c’est : « c’est un esprit » ?
Spike sentit la panique l’envahir. Il adorait cette sensation. Quand on était sur le point de jouer gros. Quand on allait soit posséder totalement sa proie, soit se faire planter un pieu. Bien sûr, là c’était qu’un petit jeu minable entre deux ex-rivaux qui s’ennuyaient. Mais en ces temps difficiles de rédemption, c’était ce qui s’apparentait le plus à de l’adrénaline…
Angel soutenait son regard. Règlement de compte à OK Corral, version globe oculaire. Ses petits yeux bleus de loup, qui lisaient l’âme. Spike était loin d’être un demeuré. Il devinait les choses. Il fouillait, et il découvrait ce qu’il ne devait pas. Il avait sûrement compris que ceci était plus qu’un jeu. Peu importe qu’il s’y prête consciemment ou non, il s’y prêtait. Il jouait. Et pendant que Spike jouait, il ne se posait pas de questions.
— Oui, se lança Spike. Je tente une espèce : esprit.
— Bien. Alors non. 103 à 14, annonça Angel en laissant échapper un rire. Et plus que 34 secondes avant que je gagne.
Merde ! Pourtant il était sûr de son coup ! Vite, vite, fallait deviner, là, plus le temps. Mais si c’était pas un esprit qu’est-ce que ça pouvait… Roh, il jouait sur les mots, à tous les coups ! Il avait tiqué sur l’âme. C’était un fantôme sans âme, donc pas un esprit, il le voyait venir.
— C’est un fantôme ! cria-t-il en bondissant du canapé. Sans âme ! Un spectre !
— Un spectre ? Non. Bien essayé, dommage. 253 à 14.
— PUTAIN !
— 20 secondes.
— Un ectoplasme ! Un fantôme de démon !
— Un fantôme de démon ? Précise ?
— Un démon sans âme ! Qui est mort avant d’accomplir ! Trouve plus la route de l’Enfer ! Condamné à errer sur Terre !
— Ouais mais tu devines pas, là. Sois précis. Un fantôme de quel genre de démon ?
— Cobra géant !
— Un fantôme de cobra géant ?
— Pas de pattes !
— C’est ce que tu devines ? Tu vas pas avoir le temps de deviner autre chose. Va pour « fantôme de cobra géant » ?
Spike, se prenant le nez entre les mains, acquiesça d’un hochement de tête effaré.
Angel attrapa son portable du comptoir.
— Un… et zéro. C’est terminé.
Il secoua la tête d’un air abattu, feignant ouvertement la déception.
— Oooh, c’est trop bête… Tu y étais presque ! Tu m’aurais dit un fantôme de serpent à sonnette géant…
Spike se dirigea vers lui en marmonnant comme un robot :
— Je vais le tuer. C’est bien simple, je vais le tuer jusqu’à ce que mort s’en suive.
— Mais non, nunuche ! Tu pouvais pas être plus loin ! Je t’ai dit que c’était pas un fantôme ! Tu vois, si t’avais tenté une espèce plus tôt… Enfin bref. Tu me dois 403 dollars, désolé. Plus ton respect demain, et ça, pas le moins du monde désolé.
Spike s’arrêta devant le comptoir, tenant tête au vainqueur. Sans détourner les yeux des siens, Angel ferma son agenda.
— Fais voir l’enveloppe, intima Spike les dents serrées.
À chaque fois. À chaque fois que Spike perdait il exigeait de voir la réponse, et à chaque fois il lui faisait le même speech.
— Pourquoi ? T’as des raisons de penser que je triche ? Je t’ai déjà roulé ?
— Parce que. Si jamais t’as joué sur les mots et que y a écrit « revenant », t’es mort. Raboule l’enveloppe !
Angel sortit une enveloppe de sa poche arrière et la lui tendit en sermonnant :
— Tu me déçois. Je savais qu’on n’était pas potes mais je pensais au moins que tu me faisais confiance.
— Pas avant demain, fit-il en décachetant d’un ongle.
Sa bouche s’ouvrit de stupéfaction.
— Tu te fous de ma gueule… lâcha-t-il en relisant le papier une deuxième fois. TU TE FOUS DE MA GUEULE ? Un Gentleman ?! Tu m’as dit que ça avait pas de jambes !
— Ah non ! J’ai jamais dit ça. Je t’ai dit que ça avait pas de pattes.
— Je vais le tuer ! beugla Spike. C’est trop pareil ! C’est trop pareil pour que tu survives !
— T’es fou ? Rien à voir ! Un Gentleman avec des pattes… N’importe quoi. Pourquoi pas une pieuvre avec des jambes, aussi ? Tu dis quoi, toi, un millejambe ?
— JE VAIS LE TUER !
Angel lui sourit calmement.
— Tut-tut-tut. C’est comme ça que tu t’entraînes pour demain ? T’as du boulot mon grand, tu devrais t’entraîner.
Spike fronça les sourcils.
— Attends un peu, sale tricheur ! Les Gentlemen c’est des démons ! Pas des morts ! Tu m’as dit --
— Je t’ai fait préciser ta question exprès. Tu m’as dit : « avant c’était en vie, maintenant c’est mort ». Buffy leur a explosé la tête. Avant ils étaient en vie, maintenant ils sont morts.
Spike serra les dents de frustration.
— ’Spèce d’enfoiré. Tu savais très bien ce que je voulais dire.
— Bien sûr. Mais au schmilblick, pas de pitié. C’est trop balaise pour toi ? Va jouer à Risk avec Xander.
Incapable de cacher sa rogne, Spike alla ressasser l’injustice de sa défaite derrière la porte-fenêtre, plissant les yeux face à la cour ensoleillée. Il recula d’un pas mais pas assez vite pour éviter de se prendre la porte dans le nez.
— Aïe ! Bordel, mais le monde se ligue contre moi aujourd’hui !
— Spike ? fit Giles en entrant. Derrière une porte n’est pas l’endroit le plus stratégique pour… ne rien faire.
— Vous voyez pas qu’il y a un collègue ! C’est des putains de carreaux en verre !
— On ne voyait pas au travers. La clarté intensifiait notre reflet, expliqua Illyria en refermant derrière eux.
— Gnagnagna, moi j’ai un reflet, imita Spike, bougon.
Il arrêta de se frotter le nez et la suivit jusqu’aux canapés rouges, où elle s’assit et le regarda s’asseoir en face d’elle sur la table basse.
— Willow n’est pas avec vous ? s’étonna Angel.
— Elle est allée faire une course, rassura Giles en le rejoignant à la réception. Je crois que c’est du shopping de Noël…
— Pendant le travail ? reprocha le patron. Vous ne lui avez pas rappelé que je ne vous paye pas pour vous amuser ?
Il vit l’air froissé de l’Observateur.
— Excusez-moi. Je suis un peu à cran avec cette histoire de famille évaporée. C’est connu, dans toutes les affaires de disparition, plus le temps passe, moins on n’a de chance de retrouver les disparus. Rien de concluant du côté de l’ex-mari, alors ?
— Il a une certaine animosité envers son ex, mais c’est souvent le cas. Il n’a pas essayé de la dissimuler, d’ailleurs, ni d’éviter nos questions. Mais il ne nous en a pas appris plus. C’est pour cela qu’on est rentrés, Angel : on l’avait fini, notre travail. C’est pour cela que Willow s’est permise une pause de quelques heures.
— Je sais. Je sais, elle a eu raison. Vous—vous aussi, tous les deux, vous n’avez pas arrêté depuis ce matin, faites un break.
Pour montrer sa bonne volonté, il alla jusqu’à la bouilloire électrique sur le bureau derrière, et entreprit de regagner les bonnes grâces de Giles d’une façon qui ne ratait jamais : en lui faisant un thé.
— Blue ?
Spike attendit qu’elle daigne lui octroyer le même regard attentif qu’elle accordait au poste de téléviseur éteint.
— T’aurais pas 403 dollars à me prêter ?
— Schmilblick ?
— Je te les rends avant demain, juré.
— J’ai ma carte d’obtention de biens matériels, tu peux en disposer temporairement.
— Nan. Merci mais ce bâtard ne prend pas les cartes. T’as aucun liquide sur toi ? Des billets je veux dire, pas de l’eau.
— Le papier qui rend les humains fous ? Non, pourquoi ?
— Je t’ai déjà dit, pourquoi. C’est comme ça qu’on possède les possessions, ici. On ne les a pas de façon innée. Hep-hep-hep, interrompit-il avant qu’elle n’ait le temps d’argumenter. Ta carte de crédit, c’est pas vraiment utilisé comme une pièce d’identité pour que tu récoltes ton impôt, tu le sais, ça. Tu passes ta carte à quelqu’un, il te reconnaît en tant qu’Illyria et tu obtiens ton truc, certes, mais à un moment dans l’histoire, le quelqu’un a plus d’argent et toi moins. Tu le sais, c’est de la révision, il est où ton diagramme que je t’avais fait ?
Elle se contenta de le fixer sans expression.
— Bon, ou sinon, si je te confie ma carte d’obtention de trucmuche, avec les chiffres magiques, est-ce que tu pourrais aller faire un tour jusqu’au distributeur à deux rues d’ici et me rapporter 403 dollars non calcinés ? Merci.
— Non.
— Hein ? Pourquoi ?
— Parce que la dernière fois que je t’ai demandé une faveur tu t’es dérobé et je t’ai dit que la prochaine fois que tu m’en demanderais une je te rendrais la pareille.
— Quoi ? Ça vaut pas ! J’en ai fait un bout ! Au moins le cinquantième ! Ça m’aurait pris la journée de discuter avec toutes ! Tu sais combien y a de plantes vertes dans ce foutu hôtel ?!
— 54.
— Ouais ! Donc tu vois bien que ça m’aurait pris la journée, alors que toi ça te prendrait 10 minutes d’aller me chercher ma thune.
— Par ta faute.
— Hein ?
— Nous en avions 56 avant.
— Illy, pour la dernière fois ! Les plantes ne se suicident pas ! Moi, par contre, encore quelques minutes de cette conversation…
— De surcroît, tu les offenses en dédaignant l’oxygène qu’elles te fabriquent.
— Illy, sérieux !
— Aucun respect.
— Illy, vas-y ! Sois pas vache ! 10 minutes aller-retour, quoi ! L’autre brêle il va me faire sortir en plein cagnard ! Tu veux une commission ? Je te file une commiss--
— SPIKE ! interrompit Angel, excédé. Dès que le soleil se couche on sort patrouiller, moi je couvre la zone Est, toi la zone Sud, débrouille-toi pour passer par un distributeur et tu me donnes mon fric demain en même temps que… le reste de ce que j’ai gagné, décrivit-il pour garder ça entre eux. Et arrange-toi pour pas te faire pulvériser, je te connais.
Il déposa une tasse en porcelaine avec sa soucoupe sur le comptoir devant Giles et se rassit en face de lui, l’accompagnant avec un mug de thé noir.
— Giles, dites-moi… C’est possible un fantôme de démon ?
"I don't want real life – I like fake life!"